dimanche 15 janvier 2006
Princesse désenchantée
Mes jours à l'hôpital touchaient à leur fin, on mit en place tout un système de soins à domicile, trois fois par semaine, une infirmière viendrait faire mes piqûres, un kiné devrait venir aussi pour faire travailler mes jambes dans un premier temps, afin que vers le septième mois je puisse enfin faire un peu de marche.
J'attendais ce jour avec impatience.
Je n'en pouvais plus de rester enfermée.
C'était long, très long, tellement long…
J'avais souvent des coups de blues.
Je n'avais plus foi en rien.
Mon calvaire continuait et je le prenais comme une punition de Dieu.
Alors je me mis à le détester ce Dieu.
Je le trouvais injuste et trop dur avec moi.
J'avais l'impression d'attendre le fruit de mon péché et que j'étais indigne de l'avoir.
C'est pour cela que je ne pouvais attendre mon enfant comme toutes les autres mamans. Alitée et sans le père pour me soutenir…
Trop jeune, mais trop meurtrie aussi…
Lorsque je pensais aux autres filles de mon âge, insouciantes, s'amusant, n'ayant pour seuls soucis la dernière paire de chaussure à la mode ou si le plus beau garçon de leur classe les avait regardé le jour même….
Je n'aurais pas de jeunesse, je le savais.
Mais finalement, sachant que j'allais bientôt donner la vie, tout ceci n'avait plus d'importance.
J'avais choisi d'avoir un bébé, je n'avais que 17 ans, mais en réfléchissant, je n'avais plus d'âge du tout.
Trop jeune ou trop vieille par rapport aux jeunes…
Je me concentrais sur mon ventre proéminent, la seule chose de positive que j'avais dans ma vie pour le moment.
Vivre au jour le jour, profiter de chaque instant, chaque petit coup de pied, chaque gargouillis, chaque minuscule bulle…
Ma petite fille grandissait de plus en plus et je n'attendais plus qu'une chose: qu'elle arrive enfin!!
Un jeune homme me téléphonait souvent, il me plaisait beaucoup, j'avais l'air de le toucher, de l'attendrir.
Il était américain et on s'était rencontrés à l'église.
Un seul regard, et j'avais été sous le charme.
On avait discuté dans le couloir pendant deux heures, il savait que j'étais enceinte, il me trouvait courageuse de venir quand même, bravant les regards de travers…
Nous sommes devenus amis instantanément, comme si nous l'avions toujours été.
Il arrive que lorsqu'on rencontre une personne, on a l'impression de la connaître depuis toujours, comme faisant partie intégrante de notre vie.
Le courant passait si bien entre nous deux!
Nous parlions durant des heures, nous riions beaucoup, il m'écoutait et je l'écoutais…
Je l'aimais, mais je me l'interdisais, consciente que je ne méritais pas un garçon tel que lui…
Brillant, intelligent, un visage doux, j'aimais fondre dans son regard…
Il passait souvent me voir à l'hôpital avec un ami à lui.
Ils étaient adorables tous les deux!
Ils m'amenaient des chocolats, des livres, des petits mots d'encouragement.
Un jour il me donna une photo de lui.
Je la posais sur ma table de nuit et je la fixais pendant des heures, rêvant à mon rêve impossible de faire partie de son avenir…
Jack pourtant me laissait entrevoir souvent qu'il tenait à moi, mais par la force des choses, nous restions distants physiquement.
J'attendais chacun de ses coups de fil avec impatience, je guettais chacune de ses visites…
Nous passâmes un petit réveillon de Noël réunis à l'hôpital avec mes parents et mes frères.
Il aurait pu être triste, ce Noël, mais mon Jack était là, souriant, plein de petites attentions pour moi…
Mais j'avais conscience de l'image que je renvoyais à tout le monde ce soir-là: celle d'un petit bout de jeune fille avec un petit ballon pour ventre, une peau toute blanche, presque transparente, des grands yeux noirs tristes et un sourire faible, se voulant rassurant.
Des bras tous maigres, des cheveux raplaplas et filasses retombant mollement sur une chemise de nuit bleu ciel…
Comment pouvait-il persister à vouloir rester mon ami?
Je ne comprenais pas.
Mais je buvais toutes ses paroles, disais toutes les bêtises qui me passaient par la tête rien que pour entendre ses éclats de rire…
Je l'aimais tant!
J'aurais voulu…
...Être une princesse, une vraie, pure et belle, innocente et digne d'être aimée…
Je ne cherchais plus de prince charmant, puisque je n'avais plus le statut de "noble"…
Pourtant comme je l'aimais mon américain!
Cela me faisait revivre, me rendait mon statut de jeune fille.
Le jour de ma sortie tant attendue, Maman toute joyeuse vint me chercher, le sourire radieux.
J'étais heureuse aussi, mais j'appréhendais énormément d'affronter l'extérieur.
Je fis mes adieux à mon ami le pigeon ainsi qu'aux infirmières qui étaient toutes tristes.
Ces deux mois dans leur service avaient été longs, mais cela avait créé des liens très forts.
Dans la voiture, je redécouvris les visages des passants marchant vite, le regard droit devant; les devantures des magasins encore illuminées des vieux décors de Noël; les arbres nus et grelottant dans ce matin hivernal…
Je serrais fort mon manteau autour de mon petit ventre, un peu impressionnée de renouer le contact avec la routine parisienne.
Ré apprivoiser le monde extérieur, me rapproprier ma place…
J'eus peur.
Un peu enivrée par l'air glacé emplissant et brûlant mes poumons, je fus submergée par ce flot d'être étrangère à la vie.
Je ne voulus qu'une chose à cette instant précis: retourner dans ma petite chambre d'hôpital et retrouver mon ami le pigeon...
De retour à la maison, il y avait eu quelques petits changements en mon absence prolongée: mon père avait retapissé ma chambre et avait créé une sorte de mini studio en rajoutant une porte dans le couloir afin que je bénéficie d'un petit coin rien qu'à moi avec la salle de bain incluse ainsi qu'un placard…
Un petit chez moi…
Un petit chez nous!
A 6 mois de grossesse, je n'avais toujours rien acheté pour mon bébé.
Vu le contexte, j'avais peur que cela porte malheur.
Je n'osais même pas imaginer un quelconque petit lit ni même une grenouillère et encore moins une jolie robe.
Le risque de fausse-couche restait omniprésent…
J'eus de la peine de ne pouvoir emménager de suite un petit coin pour mon petit bout.
Je ne le montrai pas.
Je ne désirai surtout pas gâcher la joie de Maman.
Mon petit frère tout heureux de mon retour me prépara un petit casse-croûte tandis que notre mère repartit travailler.
Je le trouvai grandis, mon Jojo, avec son sourire câlin et enjôleur, son p'tit bout de nez et ses blagues à n'en plus finir…
Ce petit tête à tête est resté comme un énorme rayon de soleil en cette journée spéciale.
Il me conta ses malheurs, son ennui depuis qu'il n'allait plus au collège, son envie de faire quelque chose de sa vie, son chagrin de ne pas être comme les autres…
Ses séances avec le psychiatre lui avaient apporté des réponses au pourquoi de son mal-être, mais aucunes solutions.
Tant de choses dans la tête de ce petit bout d'homme!
Il réfléchissait à cent à l'heure, avait réponse à tout, s'intéressait au choses de "grands".
Petit bonhomme, mais grand surdoué, j'étais vraiment fière d'être sa grande sœur.
Marc quand à lui sortait de plus en plus, rentrait très tard, voire des fois pas du tout.
Il buvait beaucoup, ne fumait pas que des cigarettes…
Mais restait très attentionné à la vue de mon ventre grossissant de jour en jour.
Un soir nous regardions la télé, lorsque bébé se mit à bouger.
Je posai sa main sur la petite bosse.
Il ne sentit rien.
Nous attendîmes, la respiration suspendue.
Soudain, il fit un bond sur le côté en poussant un cri de surprise!
"Waouh!
C'est un alien que t'attends-là!!"
J'hoquetai de rire, essayant de d'empêcher mon ventre de bouger, craignant les contractions trop souvent présentes, mais mon frère était complètement sous le choc!
Il osa reposer sa main sous mes encouragements et se prit d'émerveillement de ce contact magique avec cette petite vie emprisonnée…
Il devint dès ce jour-là encore plus impatient que moi de l'arrivée de sa petite nièce...

