vendredi 9 décembre 2005
En attendant
Je suis restée à l'hôpital deux mois entre ma perfusion et mes piqures.
J'étais entrée à la fin du mois de novembre et je ne suis sortie que fin janvier.
Au quotidien je ne m'ennuyais pas, je dévorais des livres entiers sur la pédiatrie, l'accouchement, l'éducation des enfants…
Les magazines y passaient aussi.
Je glanais toutes les infos que je pouvais trouver pour avoir tous les outils en main une fois la petite née.
Puis à d'autres moments, je me plongeais dans une contemplation béate de ma future fille.
La main sur le ventre, je le sentais se tendre jour après jour.
Le premier mois je dus le passer allongée avec interdiction totale de me lever.
Je haïssais "le bassin", cette chose pas pratique, moi si pudique…
Je le vivais comme une humiliation terrible.
Je me retenais le plus possible, pour avoir à moins demander.
D'ailleurs, je ne demandais jamais!
Les infirmières avaient compris heureusement!
Elles furent adorables et savaient.
Jusqu'à quel point?
Je ne le sus que le jour où la gynécologue entra dans ma chambre et qu'elle s'assit sur le bord de mon lit.
Elle prit ma main et me dit d'une voix douce: "Dites-moi ce qu'il vous est arrivé…"
Mon regard se tourna vers la fenêtre.
Un pigeon roucoulait sur le rebord.
Il attendait sa dulcinée.
Elle tardait à venir.
Il attendait et appelait.
J'attendais avec lui.
Par la pensée je lui parlais chaque jour à ce pigeon.
Il me contait ses voyages et je l'écoutais, m'envolant avec lui toujours plus haut, toujours plus loin…
Il me contait ses peines de cœur, son amoureuse infidèle, et je compatissais.
"Mme G….?"
Ne pas décrocher mon regard de cette fenêtre, sinon je risquais de tomber à terre.
Les yeux dans les nuages je volais aux côtés de mon compagnon de fortune.
Voler.
Voler toujours plus haut.
Toujours plus loin…
Ne pas penser à ce que je fuyais, surtout ne pas penser à cette réalité trop insupportable.
"Je pense que vous êtes en grande difficulté.
Je suis obligée de vous en parler.
Il faudrait que vous me signiez un papier.
Une autorisation et on en reparlera plus jamais."
Je consentis à redescendre un moment et l'interrogeais du regard.
"Voilà, je viens vous examiner assez souvent pour vérifier que votre col ne s'ouvre pas d'avantage, c'est important pour votre bébé et vous le savez.
Sinon je pense que vous ne me laisseriez pas faire, n'est-ce pas?"
Je fis un léger hochement de tête.
Un silence pesant s'installa.
J'eus soudain un mauvais pressentiment.
"Mon bébé… Il va bien, n'est-ce pas?
-Oui!! Il va très bien!
Vous n'avez aucune inquiétude à avoir de ce côté-là!
Il y a juste que…
Vous avez une cicatrice.
Enfin, ce n'est pas vraiment une cicatrice.
Vous avez été blessée et ça s'est mal refermé.
Je comprends que cela puisse vous faire de la peine d'en parler.
Je peux vous proposer de voir notre psychologue, vous n'y êtes pas obligée, mais si vous êtes trop triste, votre bébé pourrait le ressentir…
En fait, je suis venue vous proposer une petite intervention réparatrice que nous pourrions faire juste après l'accouchement, ce qui pourrait vous permettre de vivre normalement votre sexualité par la suite, qu'en pensez-vous?"
Sexualité…
Ce mot se mit à me vriller les oreilles.
Sexualité, sexualité…
Je haïssais ce mot.
Comme il sonnait faux dans ma vie!
Que savait-elle de ma sexualité?
L'avait-elle lu sur mon vagin tuméfié que je voudrais un jour d'une "sexualité"??
Devant mon visage rouge et les larmes qui commençaient à jaillir, elle dit qu'elle était désolée, qu'elle ne savait pas comment m'en parler ni comment me l'annoncer.
Elle sortit un schéma qui représentait l'opération qu'elle devait me faire.
Reconstruire…
Recoudre…
Cicatriser…
Du temps…
Douleurs…
Je n'écoutais pas vraiment.
Je fixais cet affreux dessin et n'arrivais pas à m'imaginer que cela représentait mon intimité.
Une phrase m'interpella: "quand vous referez votre vie."
Mais quelle vie?
Elle ne voyait pas que j'étais là, en simple touriste, que je ne faisais pas partie de leur race, que je n'étais vivante qu'au travers de ma fille, que moi j'étais morte, brûlée vive de l'intérieur et elle était en train de m'annoncer que j'étais brûlée à l'extérieur aussi?
Mais comment la renvoyer sans trop de questions?
"……….Où faut-il que je signe?"
Je n'aimais pas les visites.
Je refusais que l'on me voie dans cet état de faiblesse.
Pauvre petite!
Seule dans cette chambre froide, enfermée.
Et en cas d'envie d'évasion trop forte, contrainte de s'envoler avec les pigeons en jetant des regards angoissés par la fenêtre…
Je me moquais de mon état, je le tournais en auto dérision.
Je m'imaginais à la place d'un visiteur entrant dans la chambre…
Et je riais.
J'écoutais beaucoup de musique, et souvent je collais les écouteurs sur mon ventre pour que ma fille en profite.
Un matin, j'eus une drôle de sensation.
Comme si on me faisait des chatouilles de l'intérieur!
Puis je sentis une petite bosse sous ma main, cela me fit sursauter!
Je compris que mon bébé dansait!
Sur UB40!
Un bébé aimant le reggae ne pouvait qu'être zen!
Le fou-rire s'empara de moi, mais je voulais sentir encore ses petits coups, pourtant plus je me contenais, plus je riais!
L'infirmière entra à ce moment-là et de voir mon état d'euphorie se mit à hoqueter sans savoir pourquoi!
Ce fut le plus beau fou-rire de ma vie.
Cette chanson devint une de mes favorites, depuis ce jour-là, chaque fois que je l'ai entendue, j'ai ressenti une telle joie!
Comme un hymne à la vie…
Et ma p'tite maman qui venait chaque jour….
J'attendais chacune de ses visites avec impatience, comme un verre d'eau en plein désert.
Elle m'apportait des pains aux raisins (ma viennoiserie préférée), des vitamines, des oranges, de l'eau minérale (il fallait surtout que j'en boive au moins 1 litre par jour ), des petits gâteaux…
Quotidiennement, elle m'appelait 2 ou 3 fois pour que je passe commande: tel paquet de bonbons, tel chocolat (en temps normal, je détestais le chocolat, mais étant enceinte, mes goûts étaient totalement chamboulés), tel magazine…
Elle m'apportait des chemises de nuits de toutes les couleurs, des arcs-en-ciel de câlins, des montagnes de bisous…
Sans elle, je ne suis pas sûre que j'aurais tenu le coup.
Consciente qu'une maman comme elle, il n'y en avait qu'une sur terre, je m'efforçais de lui sourire, de faire comme si tout allait bien, de peur de l'inquiéter.
Puis un beau jour, je réalisais qu'en fait, je n'avais plus besoin de me forcer!!!
TOUT allait bien!
Le reste n'avait plus importance.
Toute mes journées, je les passais les mains posées sur mon ventre, guettant le moindre petit signe du petit ange qui était en train de transformer ma vie en une avalanche de soleil…
Pour la nouvelle année 1995, j'eus enfin le droit de me lever! Je me tins sur mes jambes, le regard droit devant pour trouver mon équilibre…
Je me sentais toute bizarre, un peu comme une baleine hors de l'eau.
Mes yeux se risquèrent à regarder le sol, mais une petite masse m'empêchait de voir mes pieds!!
J'avais grossis!
Ma main tâta ce qu'était devenu mon corps à le verticale et mon âme s'emplit de fierté sous ce contact si beau qu'était devenu la maison de mon enfant grandis….
Tant de bonheur, c'était trop!
J'étais si reconnaissante pour toutes ces petites choses qui remplissaient mon cœur de joie et effaçaient jour après jour ma peine et mes blessures...
Mais dans ma prison dorée, ma petite chambre aux murs blancs, la nuit venue était synonyme de toutes mes angoisses.
Mon corps fonctionnant au ralenti, mes souvenirs noirs refaisaient surface et venaient hanter mon sommeil.
Je me réveillais en sursaut, l'image encore fraiche de mes douleurs revécues en cauchemars. Mon père m'effrayant, Christophe me hantant.
J'attendais son enfant.
Je ne pouvais passer outre.
Ignorer cet état de fait équivalait à renier le sang qui coulait dans les veines de ma fille, donc rejeter une partie d'elle.
Je réfléchissais à tous les scénarios pour qu'elle puisse grandir en harmonie, sans traumatismes dus à une absence de père.
Plus j'y pensais et plus j'avais envie de partager la joie que ce petit être de lumière m'apportait.
Quoi de plus légitime que de la partager avec le père?
Je pensais que cette petite chose méritait un minimum d'"eau dans mon vin".
Je voulais grandir, il me restait 4 mois avant la naissance, sûrement un peu moins avec mon utérus étriqué.
J'aspirais à prendre des décisions d'adulte.
Je refusais de m'enfoncer dans la rancœur pour éviter de détester mon petit bébé au cas où il ressemblerait à son géniteur.
Donc je décidai de l'appeler.
Je tombai sur sa mère.
Très désagréable, j'eus tout juste le temps de lui glisser que j'étais à l'hôpital car la grossesse était à risque, mais elle me coupa en vociférant des choses horribles comme le fait qu'elle était persuadée que son fils n'était pas le père.
Je raccrochais vite, mortifiée.
Blessée.
Ahurie.
Choquée.
Des larmes coulaient sur mon visage lorsque Christophe rappela, bien des heures plus tard. Gêné, il ne sut expliquer le comportement de sa mère.
Je ne savais pas ce qui avait bien pu se passer en quatre mois…
"Les absents ont toujours tort."
J'eus la sensation désagréable que ce dicton s'appliquait à moi à ce moment-là…
Il parlait doucement, sa voix tremblait par moment, je le sentais distant, embêté d'entendre les problèmes de santé que je subissais.
Il n'eut aucune réponse, aucune parole de réconfort.
Je le sentis se défiler.
J'acceptai de bonne grâce son absence d'instinct paternel.
Il ne sut me dire qu'une chose, c'est qu'il m'aimait et qu'il n'avait pas enlevé son alliance.
Qu'il n'avait pas jeté les faire-parts de notre ex-futur mariage, que je lui manquais…
Mais pas un mot sur le bébé.
Lorsque je lui dis que c'était une fille, il me répondit qu'il était heureux pour moi.
Quelque chose m'agaça.
La discussion tourna court.
Il avait entendu sa mère dans le couloir.
Il raccrocha après un dernier "je t'aime".
Le cœur battant, la sueur collait ma chemise de nuit.
Je pris une longue douche ce soir-là.
L'eau coula sur mon visage et noya mes larmes.
Elle entra dans mes oreilles pour éteindre tous ces échos assourdissants.
J'implosai et m'accroupis sous cette pluie devenue froide qui martelait mon corps meurtri.
Sans cette petite fille en moi, j'aurais voulu mourir à cet instant.
Tous ces mots dits que j'aurais pu éviter.
Mais il était trop tôt. Beaucoup trop tôt...



